EPISODE 9 : TOUCHER LE FOND DU BOUT DES DOIGTS

Notre appartement – Fin juin – début juillet 2020

Je te tiens enfin dans mes bras. Quelles péripéties, mon tout petit, quelles aventures !

Je te scrute, t’observe, écoute ton souffle, tu dors paisiblement. Nos premières vingt-quatre heures ont été sportives, mais je suis tellement heureuse de te respirer, de sentir la chaleur de ton petit corps réchauffer ma peau. Pourtant il me faut déjà te quitter.

Moins de vingt-quatre heures après ma césarienne, je rejoins Gauthier dans sa chambre à l’hôpital Jules Bordet. Il est au plus mal. Sa souffrance est continue, et dépasse l’entendement. Survivre lui demande tant d’effort qu’il n’y a de place pour rien d’autre. Lui d’ordinaire entièrement tourné vers les autres se recroqueville au plus profond de lui-même. Chacun de ses efforts, chaque mouvement, chaque respiration n’a pour unique but que de combattre cette leucémie.

Dans la souffrance, Gauthier lutte pied à pied, il ne lâche rien. C’est un combat dont même moi je suis exclue. Un combat de titans auquel j’assiste, impuissante, en comptant les coups.

Je n’ose trop lui parler de Marceau, de peur de l’attrister. De peur aussi que s’il détourne un instant son attention de la leucémie, celle-ci en profite pour lui asséner un pervers crochet du droit.

Alors je mets de côté ma vie bouleversée, et je lui apporte toute l’énergie possible pour l’aider à rendre coups pour coups.

Je reviens le lendemain, pour lui tenir la main, lui murmurer à l’oreille qu’il est mon champion, qu’il va écraser cette maladie, que le bonheur nous attend.

À nous trois, on va la mettre KO cette laide demoiselle.

Lundi, c’est le grand jour. Marceau et moi rentrons à la maison. Et même si l’équation est incomplète, c’est un moment de grand bonheur pour moi. Je me focalise sur le positif.

Mon beau-frère m’attend à l’entrée de l’hôpital. Il est ému par cette douloureuse configuration, Gauthier aurait du être à sa place. Mais il relève le menton, secoue son chagrin et m’accueille avec un grand sourire.

Dans la voiture, mon premier réflexe est d’appeler Gauthier, de partager ce joli moment avec lui. Il est très faible, mais sourit malgré tout à mon enthousiasme. Au bout de 10 minutes de conversation, il me glisse de façon anodine :

– Ah au fait, normalement je sors vendredi !

Pour la première fois depuis des semaines, mes larmes ne sont pas amères. Je pleure de joie, j’exulte. Même s’il ne sera avec nous que quelques jours, je décompte déjà les heures avant son retour.

Et puis quelques jours plus tard, je me rends compte que les médecins se sont avancés en lui communiquant cette nouvelle, que la ponction qui conditionne sa sortie n’a même pas encore été réalisée. Je ne comprends pas. Comment peut-on donner cet espoir à un homme enfermé depuis 45 jours sans même s’assurer qu’il va se réaliser ?

Gauthier devient mordant :

– Marion, quoiqu’il arrive, je sors vendredi, sinon je casse tout !

Quarante-cinq jours d’enfermement, de douleur à n’en plus finir, il est sur le fil. Il faut absolument qu’il sorte vendredi.  J’invoque tout ce qu’il est possible d’invoquer, je prie et je marchande.

Et puis jeudi, la nouvelle tombe : il sera à la maison demain ! Après une danse de la joie hystérique avec Marceau, j’appelle la famille de Gauthier. Je ne veux pas rendre tout cela trop solennel, alors je leur demande simplement un coup de main pour transporter toutes les valises de Gauthier.

Vendredi, ses parents, ses frères et sœurs m’accompagnent à l’hôpital. Notre tant aimé rentre enfin à la maison.

Je les préviens de la transformation physique de Gauthier, qu’ils n’ont plus vu depuis plus d’un mois : 25 kilos en moins et une souffrance sans nom laissent quelques traces.

Mais rien ne peut les préparer au choc. Lorsque Gauthier apparaît dans le couloir, je vois l’effroi dans leurs yeux, les larmes jaillissent, les cœurs se brisent. Le mien, bien ficelé et assis gentiment dans un coin, tient le coup.

Le retour à la maison se fait dans une joie douce-amère.

Et puis les jours suivants, nous descendons tous lentement aux enfers.

Voir son mari malade, à l’hôpital, est une chose. Lorsque cette même maladie pénètre dans votre foyer, pesant de tout son poids sur les épaules de votre chéri, l’empêchant de se lever, ou même de parler, le privant de toute énergie, le laissant à bout de souffle, incapable de se concentrer sur les gens qu’il aime, c’en est une autre. C’est d’une violence sans nom.

Je n’étais pas prête, personne ne l’était. Gauthier n’est pas là, pas avec nous. Il est enfoui sous sa douleur, il est loin, très loin de nous, occupé à se battre de toutes ses forces. Marceau et moi nous tenons devant un champ de bataille silencieux, un homme dévasté livrant son plus grand combat. En silence, sans larme et sans parole. Ni pour moi, ni pour son enfant.

Gauthier n’était pas prêt non plus. Il avait tant idéalisé ce moment, nos premiers instants à trois dans notre foyer. La maladie, cette traînée, lui vole ces moments. Alors il leur tourne le dos, pour ne pas rajouter à sa souffrance, conscient que tous ses efforts doivent être tendus vers la guérison.

Les jours qui suivront seront les plus violents pour moi, à mon tour de toucher le fond. Entourée de tous mais seule sans Gauthier, mon cœur s’épuise à force d’avoir mal. Je m’écorche à ce visage froid et fermé, je tremble devant les petites mains de Marceau qui se tendent. Seuls ceux qui rentrent dans notre foyer comprennent cette violence insidieuse, silencieuse et sourde.

Je m’occupe de Gauthier comme je m’occupe de Marceau, ils sont tous les deux aussi démunis, dépendants de moi. Alors devant eux, devant nos amis et nos familles, je souris. Et mon cœur cogne de rage et de souffrance.

Quelques jours plus tard, il est temps de ramener Gauthier à l’hôpital pour la suite de son traitement. Animé par l’énergie du désespoir, il pleure, me supplie de ne pas l’y reconduire. Je le console, le berce, le rassure, l’embrasse. Et le laisse seul dans sa chambre.

Combien de temps peut tenir un cœur sans se briser ?

Les bureaux d’Orta 2019-2020

Engager quelqu’un, c’est une telle responsabilité. Le mot est juste : c’est un engagement. Celui d’accompagner la personne, de faire en sorte que son job lui plaise, de veiller à son développement, mais aussi plus pragmatiquement, de lui donner chaque mois le salaire qui lui permettra de vivre.

Quelle décision !

Suite au succès de Jules et Fanny, à l’installation des précommandes, la charge de travail est de plus en plus importante. Je cours dans tous les sens, j’aime ça, mais malheureusement cela ne suffit plus. Orta grandit tellement vite, il faut gérer au mieux ce tourbillon pour continuer à rendre heureuse nos clientes.

Il faut donc engager une personne supplémentaire. Et là, toute la panoplie de questions qui prennent la tête fait son entrée en fanfare. Peut-on se le permettre financièrement ? Comment être certaine que je pourrai assumer le paiement des salaires dans six mois, dans un an ? Et puis d’abord, quel salaire proposer ? Qu’est-ce qui est juste ?

Et puis évidemment, à quel poste ? Quelles responsabilités déléguer à cette personne qui nous rejoindra ? Il est difficile de répondre à cette question au début, j’ai tellement l’habitude de tout faire moi-même. Lâcher des morceaux d’Orta, c’est littéralement éparpiller des petits bouts de mon cœur, je ne sais pas si j’en serai capable.

Me voilà donc en train de rédiger une première description de poste !

Vient ensuite l’heure des entretiens. Comment savoir s’il s’agit de la bonne personne, de celle qui sera à mes côtés, courageuse, loyale, mais aussi indépendante et autonome ? Celle qui écoutera mes idées et aura les siennes, celle qui me pardonnera mon fichu caractère de temps en temps, et saura être sincère et honnête, tout le temps ?

Comment déceler tout ça en une heure d’entretien ?

Je décide de me fier à mon instinct, d’écouter les postulantes avec tout mon cœur et toute mon attention, de me focaliser sur qui elles sont plutôt que sur leurs diplômes.

Et ça marche ! Mon cœur bat à cent à l’heure lorsque je signe ce premier contrat.

Et très vite, la machine s’emballe. Juliette, Louise et Manon rejoignent Nuria et Aithi. J’ai autour de moi une véritable équipe, et je n’en reviens toujours pas.

Tout avance plus vite, tout avance mieux, les idées fusent dans tous les sens ! Quelle ambiance, quelle atmosphère, c’est fou !

Mon rôle change également. Alors que j’étais à 100% dans l’opérationnel, je dois maintenant réfléchir stratégie, prévisionnel financier, valeurs et mission. Heureusement, Gauthier est à mes côtés et prend les responsabilités à cœur et à corps. Il m’accompagne dans ce nouveau rôle, et à deux nous posons les bases de l’avenir d’Orta.

Cela reste un grand challenge pour moi : il me faut communiquer, déléguer, responsabiliser, accompagner, prendre le temps, encourager, féliciter, donner du feedback, … J’apprends sur le tas, par essais-erreurs. Mes collaboratrices sont bienveillantes, elles m’aiguillent dans ma progression.

Travailler en équipe, avec cette équipe, est une source de bonheur inépuisable. Chaque jour, leurs idées, remarques, nos échanges me font grandir et m’inspirent. Grâce à elles, Orta croît de jour en jour à une vitesse que je n’aurai jamais pu atteindre seule.

Je regarde nos bureaux, ces espaces de travail remplis de vie, je vois ces jeunes femmes prendre en main l’avenir d’Orta, et je reste sans voix devant le chemin que nous avons parcouru. Leur arrivée a boosté la croissance d’Orta, chacune d’entre elles participe à notre développement. Le poids sur mes épaules est allégé, et ma créativité s’en trouve démultipliée.

De ce voyage, je garde précieusement ce qui fait l’essence d’Orta : penser avant tout au bonheur et à la joie de nos clientes, chercher sans cesse à s’améliorer, continuer à innover, à se réinventer, sans jamais se reposer sur ses lauriers.

Je vous donne rendez-vous le week-end prochain pour découvrir l’épisode 10. ♡


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2 réflexions au sujet de « EPISODE 9 : TOUCHER LE FOND DU BOUT DES DOIGTS »

  1. Comme à chaque lecture quelle émotion… Des moments si difficiles partagés si sincèrement… je pleure en vous lisant, c’est une terrible épreuve et l’arrivée de ce petit ange a due vous permettre de tenir et de vous battre, même si c’est pas l’accueil et le vie que vous aviez rêver…
    Votre mari a souffert mais la souffrance que vous avez due ressentir en tant que « spectateur » de sa maladie est tout autant difficile… ne rien pouvoir faire à part être là… merci pour votre récit ❤
    Bravo à votre équipe qui a su garder Le Cap, un soutien infaillible 💪

  2. Quel message. Je n’ai pas les mots devant un si beau commentaire. Juste merci pour votre soutien ♡

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